Le baron d'HOLBACH 1729 -1789

 

 

 

 

 

L'homme commence par manger le gland, par disputer sa nourriture aux bêtes et il finit par mesurer les cieux. Après avoir labouré et semé, il invente la géométrie. Pour se garantir du froid, il se couvre d'abord de la peau des animaux qu'il a vaincus et au bout de quelques siècles vous le voyez joindre l'or à la soie. Une caverne, un tronc d'arbre sont ses premières demeures, et enfin il devient architecte et bâtit des palais. Ses besoins, en se multipliant, augmentent son industrie ; il est forcé de mettre son esprit en travail, et par la chaîne qui lie les connaissances humaines, il découvre peu à peu toutes les sciences et tous les arts ; ce qui n'est pas utile à ses besoins sert au moins à satisfaire sa curiosité, besoin toujours renaissant, et que rien ne peut complètement remplir. C'est ainsi qu'après avoir mesuré son champ, il mesure les plaines du firmament, et veut soumettre à des règles les mouvements des corps célestes que ses yeux ne découvrent qu'à peine. Entre ses mains, l'arbre se change en colonne, la caverne en palais, le gazon en duvet, la peau fétide et grossière en tissu magnifique. Dans tous ces pas divers et très distants les uns des autres il est guidé par sa nature, qui sans cesse l'excite à améliorer son sort, à le rendre plus agréable. Après avoir été longtemps privé de réflexion, il commence à penser ; après avoir longtemps souffert de son délire, il cultive sa raison ; après avoir longtemps erré dans les ténèbres, il cherche la vérité ; il la découvre avec peine, et il trouve enfin en elle le remède de ses maux.
On prétend que le sauvage est un être plus heureux que l'homme civilisé. Mais en quoi consiste son bonheur, et qu'est-ce qu'un sauvage ? C'est un enfant vigoureux privé de ressources, d'expérience, de raison, d'industrie, qui souffre continuellement la faim et la misère, qui se voit à chaque instant forcé de lutter contre les bêtes, qui d'ailleurs ne connaît d'autre loi que son caprice, d'autres règles que ses passions du moment, d'autre droit que la force, d'autre vertu que la témérité. C'est un être fougueux, inconsidéré, cruel, vindicatif, injuste, qui ne veut point de frein, qui ne prévoit pas le lendemain, qui est à tout moment exposé à devenir la victime ou de sa propre folie, ou de la férocité des stupides qui lui ressemblent.

La vie sauvage ou «l'état de nature», auquel des spéculateurs chagrins ont voulu ramener les hommes, « l'âge d'or» si vanté par les poètes, ne sont, dans le vrai, que des états de misère, d'imbécillité, de déraison. Nous inviter d'y rentrer, c'est nous dire de rentrer dans l'enfance, d'oublier toutes nos connaissances, de renoncer aux lumières que notre esprit a pu acquérir ; tandis que, pour notre malheur, notre raison n'est encore que fort peu développée, même dans les nations les plus civilisées.

 

 

 

 

 

POLITIQUE : Le MYTHE du PROGRES
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