MYTHES, LITTERATURE ET SOCIETE

 

 

 


LE MYTHE D'ICARE

 

 

TEXTE 2

 

RABELAIS 1483-1553

Rabelais : vie et oeuvres (cliquez sur "Rabelais" au début de la ligne pour aller dans la partie du site : Littérature et Histoire de Mentalités - XVIe siècle - Ecrivains.

Le texte de Rabelais est extrait du Tiers Livre, publié en 1546. Il y eu au XVIe siècle plusieurs rééditions.??? Nous avons signalé en note les quelques modifications introduites dans l'édition de 1543, dernière version revue et corrigée par l'auteur.
Les chapitres L et LI sont présentés comme des notices scientifiques consacrées à un produit supposé être connu de tous - le "célèbre" pantagruelion, pour lequel sont apportées des informations concernant le mode de préparation, puis énumérant les usages de ce produit miraculeux !

Les dernières lignes font allusion au désir humain de voler, rattachant ainsi la cébèbre plante au mythe d'Icare.

CHAPITRE L

COMMENT DOIBT ESTRE PREPARE ET MIS EN OEUVRE LE CELEBRE PANTAGRUELION.

On pare* le Pantagruelion soubs l'oequinocte automnal en diverses manieres, scelon la phantasie des peuples et diversité des pays.
L'enseignement premier de Pantagruel feut le tige d'icelle* devestir de feueilles et semence, le macerer en eaue stagnante, non courante, par cinq jours, si le temps est sec et l'eaue chaulde, par neuf ou douze, si le temps est nubileux* et l'eaue froyde; puys au soleil le seicher, puys à 1'umbre* le excorticquer* et separer les fibres (es quelles*, comne avons dict, consiste tout son pris et valeur) de la partie ligneuse, laquelle est inutile, fors* qu'à faire flambe lumineuse, allumer le feu et, pour l'esbat des petitz enfans, enfler les vessies de porc*. ( ... )

CHAPITRE LI

POURQUOY EST DICTE PANTAGRUELION, ET DES ADMIRABLES VERTUS* D'ICELLE.

(...)

Si promptement voulez guerir une bruslure, soit d'eaue, soit de feu, applicquez y du Pantagruelion crud, c'est à dire tel qui naist de terre, sans aultre appareil ne composition, et ayez esguard* de le changer ainsi que le voirez deseichant sus le mal.
Sans elle seroient les cuisines infâmes*, les tables detestables, quoy que couvertes feussent de toutes viandes* exquises, les lictz sans delices, quoy que y feust en abondance or, argent, electre*, ivoyre et porphyre.
Sans elle ne porteroient les meusniers bled au moulin, n'en rapporteroient farine. Sans elle, comment seroient portez les playdoiers des advocatz à l'auditoire ? Comment seroit sans elle porté le plastre à l'hastellier ? Sans elle, comment seroit tirée l'eaue du puyz ? Sans elle, que feroient les tabellions, les copistes, les secretaires et escrivains ? Ne periroient les pantarques et papiers rantiers ? Ne periroit le noble art d'imprimerie ? De quoy feroit on chassis ? Comment sonneroit on les cloches ? D'elle sont les Isiacques ornez, les Pastophores revestuz, toute humaine nature couverte en premiere position. Toutes les arbres lanificques* des Seres*, les gossampines* de Tyle* en la mer Persicque, les cynes* des Arabes, les vignes de Malthe ne vestissent tant de persones que faict ceste herbe seulette. Couvre les armées contre le froid et la pluye, plus certes commodement que jadis ne faisoient les peaulx; couvre les theatres et amphitheatres contre la chaleur, ceinct les boys et taillis au plaisir des chasseurs, descend en eaue, tant doulce que marine, au profict des pescheurs. Par elle sont bottes, botines, botasses, houzeaulx, brodequins, souliers, escarpins, pantofles, savattes mises en forme et usaige. Par elle sont les arcs tendus, les arbelestes bandées, les fondes faictes. Et, comne si feust herbe sacre, verbenicque* et révérée des Manes* et Lemures*, les corps humains mors sans elle ne sont inhumez.
Je diray plus. Icelle herbe moyenante, les substances invisibles visiblement sont arrestées, prinses, détenues et comme en prison mises; à leur prinse et arrest sont les grosses et pesantes moles tournées agillement à insigne profict de la vie humaine. Et m'esbahys comment l'invention de tel usaige a esté par tant de siecles celé aux antiques Philosophes, veue l'utilité impreciable qui en provient, veu le labeur intolérable que sans elle ilz supportoient en leurs pistrines.
Icelle moyenant, par la rétention des flotz aërez sont les grosses orchades, les amples thalameges, les fors guallions, les naufz chiliandres et myriandres de leurs stations enlevées et poussées à l'arbitre de leurs gouverneurs*.
Icelle moyenant, sont les nations que Nature sembloit tenir absconses*, imperméables et incongneues à nous venues, nous à elles : chose que ne feroient les oyseaulx, quelque legiereté de pennaige* qu'ilz ayent et quelque liberté de nager en Faër* que leurs soit baillée par Nature. Taprobana a veu Lappia; Java a veu les mons Riphées; Phebol voyra Theleme; les Islandoys et Engronelands boyront Euphrates; par elle Boreas* a veu le manoir de Auster*, Eurus* a visité Zephire*. De mode que les Intelligences celestes, les Dieux, tant marins que terrestres, en ont esté tous effrayez, voyans par l'usaige de cestui benedict Pantagruelion les peuples Arcticques en plein aspect des Antarcticques franchir la mer Athlanticque, passer les deux Tropicques, volter sous la Zone torride, mesurer tout le Zodiacque, s'esbatre soubs l'AEquinoctial, avoir l'un et Faultre Pole en veue à fleur de leur orizon.
Les Dieux Olympicques ont en pareil effroy dict :
"Pantagruel. nous a mis en pensement nouveau et tedieux*, plus que oncques ne feirent les Aloïdes*, par l'usaige et vertus de son herbe. Il sera de brief marié, de sa femme aura enfans. A ceste destinée ne povons nous contrevenir, car elle est passée par les mains et fuseaulx des soeurs fatales, filles de Nécessité. Par ses enfans (peut estre) sera inventée herbe de semblable énergie, moyenant laquelle pourront les humains visiter les sources des gresles, les bondes des pluyes et l'officine des fouldres, pourront envahir les régions de la Lune, entrer le teritoire des signes celestes et là prendre logis, les uns à l'Aigle d'or, les aultres au Mouton, les aultres à la Couronne, les aultres à la Herpe, les aultres au Lion d'argent, s'asseoir à table avecques nous, et nos déesses prendre à femmes, qui sont les seulx moyens d'estre déifiez.
En fin ont mis le remede de y obvier en délibération et au conseil.


PARE : prépare
D'ICELLE: de celle-ci = de cette plante
NEBULEUX : nuageux
UMBRE : ombre
EXCORTICQUER : ôter l'écorce; décortiquer
ES QUELLES : (en les) dans lesquelles
FORS : (fors//hors) excepté
VERTUS : propriétés
VESSIES DE PORC : les gonfler, pour en faire des ballons
AYEZ ESGUARD : prenez garde à ; prenez soin de
CUISINES INFAMES : (au sens non de local où on fait la cuisine, mais de "plats cuisinés" ; infâmes ; (de fama ; la réputation, cf. fameux) : repoussantes.
VIANDES : de vivenda : ce qui est nécessaire à la vie, vivres, nourritures, mets
ELECTRE : ambre (et selon quelques dictionnaires, mélange d'or et d'argent)
TABELLION : officier de justice, faisant office de notaire
PANTARQUES : titres, actes de justice
PAPIERS RENTIERS : titres de rentes (rentes, au sens large : l'argent qui doit être versé par contrat)
ARBRES LANIFICQUES: arbres à laine, lanifère : à duvet cotonneux, des cotonniers. Arbres, comme en latin, est féminin.
SERES : habitants de la Sérique (peut-être le Tibet ?)
TYLE : île d'Arabie;
GOSSAMPINES : mot probablement formé par Rabelais sur le latin gossipium : coton. Le dictionnaire de Furetière donne comme origine à Coton l'arabe al (article) Koton ou qutun : le coton.
CYNES : probablement des cotonniers.
VERBENICQUE : "La verveine est une des trente?six herbes magiques énumérées au Livre Sacré d'Hermès Trismégiste; c'était également une plante sacrée chez les Gaulois; les Druides nettoyaient leurs autels avec de petits balais de verveine. La religion romaine en faisait aussi usage au dire de Pline et les magiciens l'employaient dans une foule de pratiques." (note de l'édition Abel Lefranc Hachette)
MANES : âmes des morts (bienfaisantes)
LEMURES: âmes des morts (malfaisantes) ? spectres.
GOUVERNEUR : celui qui tient le gouvernail du navire, le pilote. La possibilité de placer plusieurs mâts sur les navires résulte de l'invention du gouvernail d'étambot. La superficie des navires était jusqu'alors limitée par la force physique du timonier qui devait diriger la barre; le gouvernail, une fois rattaché à un axe vertical qui supporte son poids, peut être dirigé facilement ? la dimension des navires augmente et permet d'installer de nombreuses voiles (par exemple : les caravelles).
ABSCONSES: cachées
PENNAIGE : plumage
NAGER EN L'AER : voler
BOREAS : Borée, vent du nord
AUSTER Austral, vent du sud
EURUS : vent du sud-est
ZEPHIRE: Zéphyr, vent d'ouest
TEDIEUX: préoccupant, ennuyeux. Néologisme formé par Rabelais sur le mot latin "taedium", ennui.
ALOIDES : une des familles de géants, fils des Titans.

 

 

Préparation

1 - Lisez le texte une première fois en consultant le lexique placé à droite du texte chaque fois que vous rencontrerez un terme marqué par un astérisque. Puis lisez le texte à voix haute, avec une intonation qui traduise le passage progressif d'un texte informatif à une sorte d'exaltation lyrique.uis lisez le texte à voix haute, en notant éventuellement ce que vous n'avez pas compris

2 - Cherchez les noms géographiques actuels des noms de lieux cités et localisez-les sur une carte et/ou sur une mappemonde : Voyez le chapitre consacré aux représentations du monde : Copernic a publié en 1543 l'ouvrage où il affirmait que la terre était ronde et tournait autour du soleil. Le Tiers Livre a été publié en 1546. Quelle est la représentation de la terre qui, selon vous, s'accorde le mieux avec les dernières lignes du texte ?
3 - Pourquoi l'auteur distingue-t-il "les régions de la lune" et "le territoire des signes célestes" ? Quelles sont les constellations auxquelles l'auteur fait allusion à la fin du texte ? Comment nous est donnée l'impression que certaines d'entre elles désignent l'enseigne d'une auberge ?

4 - Nous avons fait une liste numérotée des différents usages des différents usages : notez-les avec les N° correspondants. Avez-vous deviné ce qu'est le Pantagruelion et quels sont ses innombrables bienfaits ?

LISTE NUMEROTEE

RETOUR : Début du Texte

 

 

Questions
Quand vous connaîtrez bien le texte de Rabelais, répondez de façon ordonnée aux deux questions suivantes 1 - Comment, selon vous, Rabelais a-t-il inventé le mot Pantagruelion ?
2 - Quand et comment le texte passe-t-il des usages quotidiens du Pantagruelion à un grandissement fantastique des pouvoirs de cette plante ?

 

LE MYTHE D'ICARE